Acheter de l'or n'est pas un geste anodin en islam. C'est même l'un des rares biens que le Coran et la Sunna encadrent avec précision, au même titre que le blé ou le sel. Notre lecture des textes classiques et des standards contemporains de la finance islamique nous conduit à distinguer plusieurs situations bien différentes : l'or physique payé et livré sur-le-champ fait l'objet d'un large consensus, tandis que les bijoux à crédit, les certificats et les ETF soulèvent des débats plus fins. Cet article revient d'abord sur ce qui rend l'or si particulier — dans l'histoire de l'humanité et dans l'économie — avant de détailler, cas par cas, les conditions généralement retenues pour son achat : or physique, bijoux, ETF, certificats, paiement à crédit.
Pourquoi l'or fascine l'humanité depuis toujours
Les facteurs qui rendent l'or si précieux et si désiré sont nombreux. Le premier d'entre eux est sans doute l'origine même du métal : l'or ne vient pas de notre Terre, et ne peut pas y être créé.
Au cœur des étoiles, la matière s'agite, cogite. Les éléments s'entrechoquent, fusionnent — jusqu'au fer, limite que la fusion stellaire ordinaire ne franchit pas. Pour aller plus loin sur le tableau périodique, il faut un cataclysme plus brutal encore : la collision de deux étoiles à neutrons, ces astres si denses qu'une cuillère de leur matière pèserait des millions de tonnes. La science ne l'a confirmé que récemment : le 17 août 2017, les collaborations internationales LIGO et Virgo ont observé pour la première fois une telle fusion, et l'immense éclat qui en a résulté — une « kilonova » — a projeté dans le cosmos une partie des éléments les plus lourds de l'univers, dont l'or.
Notre planète en a accueilli sa part, mais l'essentiel de cet or est arrivé il y a plusieurs milliards d'années, lors de sa formation puis des pluies de météorites qui ont suivi. Ce n'est pas un filet qui continue de couler aujourd'hui, génération après génération : c'est un trésor ancien, et fini.
La rareté de l'or est donc une cause de notre fascination, de sa popularité et de sa valeur — sans doute pas la seule : sa résistance à la corrosion (il ne rouille jamais), sa malléabilité, sa couleur unique parmi les métaux et des millénaires d'usage monétaire y ont, eux aussi, largement contribué. C'est d'ailleurs cette alliance entre rareté, durabilité et usage monétaire qui explique pourquoi l'or occupe, dans la jurisprudence islamique comme dans beaucoup d'autres traditions juridiques anciennes, une place à part : celle d'un bien à la fois marchandise et quasi-monnaie.
De la monnaie-étalon à la valeur refuge : l'or et l'économie
Dès l'abandon du troc et l'apparition de la monnaie, l'or s'est imposé comme valeur étalon. Le monde musulman a lui aussi frappé sa propre monnaie d'or : le dinar, introduit à la fin du 7e siècle sous le calife omeyyade Abd al-Malik ibn Marwan. Cette proximité ancienne entre l'or, la monnaie et le monde islamique explique en partie pourquoi les textes religieux s'intéressent de si près à ce métal — nous y revenons plus loin.
Peu à peu, chaque monnaie frappée a fini par correspondre à une réserve d'or détenue par les États : c'est le système de l'étalon-or. Ce système a pris fin progressivement au cours du 20e siècle, avec un tournant décisif en août 1971, lorsque les États-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar en or — la fin des accords de Bretton Woods. En s'affranchissant de cette contrainte, les États se sont donné les moyens de créer davantage de monnaie, ce qui a facilité, sans en être la cause unique, les épisodes inflationnistes des décennies suivantes. Pendant que la quantité d'or en circulation restait relativement stable (elle n'augmente que par le minage), la masse monétaire, elle, a pu croître beaucoup plus librement : l'or a alors acquis une utilité nouvelle, celle de protection contre l'inflation.
Pourquoi l'or protège-t-il (en partie) contre l'inflation ?
Depuis que l'or offre une réelle protection contre l'inflation, il est aussi devenu un outil spéculatif : on mise sur le fait que les monnaies vont continuer à se dévaluer.
Ces dernières années ont mis les économies à rude épreuve. La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine depuis 2022 et les politiques monétaires qui en ont découlé ont poussé de nombreuses banques centrales vers des choix plus inflationnistes. Le résultat se lit dans les chiffres : selon le World Gold Council, les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d'or par an lors de chacune des trois dernières années, soit près du double du rythme moyen de la décennie précédente (400 à 600 tonnes par an). Ce mouvement s'est encore accéléré au troisième trimestre 2025, avec une demande mondiale record de 1 313 tonnes et des achats de banques centrales en hausse de 28 % sur le seul trimestre. Les principaux acheteurs — Pologne, Chine, Turquie, Inde, Kazakhstan — ne sont pas tous des économies en difficulté : beaucoup diversifient leurs réserves pour réduire leur dépendance au dollar, une tendance qui s'est nettement accentuée depuis le gel des avoirs de la banque centrale russe en 2022.
Pour les ménages, c'est une vraie perte de pouvoir d'achat. De nombreux magasins de revente d'or, mais aussi de nombreux produits financiers aurifères, se sont développés, offrant à chacun l'opportunité de protéger son patrimoine — à condition, pour qui veut le faire dans le respect des principes islamiques, de bien choisir la forme sous laquelle on y accède. C'est tout l'objet de la suite de cet article.
Pourquoi l'islam encadre-t-il l'achat de l'or ?
Ces deux premières parties expliquent pourquoi l'or est précieux et pourquoi il protège contre l'inflation. Reste la question qui vous a sans doute amené jusqu'ici : pourquoi l'islam pose-t-il des règles spécifiques sur son achat ?
La réponse tient en un mot : le riba, généralement traduit par « usure » ou « intérêt », strictement interdit par le Coran et la Sunna. Le riba prend deux formes principales. La première, le riba an-nasiah, correspond à l'intérêt classique : prêter une somme et exiger un remboursement supérieur en échange du délai accordé. La seconde, le riba al-fadl, concerne l'échange direct de deux biens de même nature en quantités inégales.
C'est cette seconde forme qui concerne directement l'or. Un hadith authentique, rapporté notamment par Abou Saïd al-Khudri et consigné dans le Sahih de Muslim (généralement référencé autour des numéros 1584 à 1588 selon les éditions), rapporte que le Prophète a cité six biens — l'or, l'argent, le blé, l'orge, les dattes et le sel — en précisant que leur échange entre biens de même catégorie doit se faire en quantité strictement égale et main à main, c'est-à-dire livré immédiatement, sans délai. Lorsque les catégories diffèrent (échanger de l'or contre de l'argent, par exemple), l'égalité de quantité n'est plus exigée, mais la livraison immédiate, elle, le reste.
Pourquoi ces six biens en particulier ? Parce qu'ils ont tous, à un moment de l'histoire, servi de monnaie ou de mesure de valeur. L'école malikite a d'ailleurs étendu cette règle par analogie (qiyâs) à d'autres biens remplissant une fonction similaire, ce qui montre que les juristes ont cherché, dès l'origine, à identifier la logique derrière l'interdiction plutôt qu'à s'arrêter à une liste figée. Cette logique est assez intuitive une fois énoncée : sans ces règles, il deviendrait facile de déguiser un prêt à intérêt en simple échange. Échanger 1 kg d'or aujourd'hui contre 1,2 kg d'or payable dans six mois est, en pratique, un prêt à intérêt de 20 % masqué sous la forme d'un troc.
Peut-on acheter de l'or en islam ? Ce que retiennent les juristes, cas par cas
Ramenée à des situations concrètes, cette règle ancienne a des conséquences très directes sur la façon d'acheter de l'or aujourd'hui.
Or physique — lingots, pièces. La lecture qui domine chez les juristes est assez simple : l'achat doit se régler en totalité et l'or doit être remis (ou rendu disponible de façon certaine) au moment même de la transaction — c'est la condition de qabd, la prise de possession effective. Un paiement différé, ou une livraison différée, fait basculer l'opération dans le riba an-nasiah. C'est la raison pour laquelle la plupart des acteurs de l'or halal insistent sur le règlement comptant et la remise immédiate — physique, ou via un compte où l'or est alloué et identifiable, et non une simple créance sur un pool commun.
Au-delà de la conformité religieuse, l'or physique a ses propres avantages et inconvénients patrimoniaux. Son principal atout est justement celui qui satisfait aux exigences religieuses : le contrôle. Détenu directement, sans intermédiaire, il n'expose à aucun risque de contrepartie. Ce même atout a un coût : l'or physique ne génère aucun revenu (pas de dividende, pas de loyer, pas d'intérêt — sa performance dépend uniquement du cours), il expose à un risque de vol ou de perte, et sa revente peut se faire avec une décote si les pièces sont usées ou si l'acheteur doute de leur authenticité. Côté coûts de détention : un coffre à domicile laisse un risque non couvert sans assurance spécifique, un coffre bancaire ou un service de garde professionnel entraîne des frais récurrents, et l'écart entre prix d'achat (la « prime ») et prix de revente peut réduire sensiblement la rentabilité nette, surtout sur de petites quantités.
Reste la fiscalité — un sujet à part, indépendant des règles islamiques vues plus haut, mais qui pèse tout autant sur la décision. En 2026, l'or dit « d'investissement » (lingots d'au moins 995 millièmes, certaines pièces répondant à des critères précis) est exonéré de TVA à l'achat, contrairement aux bijoux qui restent soumis au taux normal. À la revente, deux régimes coexistent, au choix du vendeur : une taxe forfaitaire de 11,5 % appliquée sur le prix de vente total — que la vente dégage une plus-value ou non — ou, si vous pouvez justifier du prix et de la date d'achat par une facture, une option pour l'imposition sur la plus-value réelle (37,6 % depuis le 1er janvier 2026), avec un abattement de 5 % par an à partir de la troisième année de détention et une exonération totale après 22 ans. Sans facture, c'est la taxe forfaitaire qui s'applique par défaut — y compris en cas de perte —, ce qui pénalise en particulier l'or reçu en héritage ou en cadeau sans papier. Ces taux évoluent chaque année en loi de finances : mieux vaut les vérifier au moment de l'achat, pas seulement à la revente.
Bijoux. La question se complique légèrement. La majorité des juristes appliquent la même règle que pour l'or brut : possession immédiate contre paiement intégral, y compris pour un bijou. Un courant minoritaire, essentiellement hanbalite, considère au contraire que le travail de façonnage fait sortir le bijou de sa nature purement monétaire pour en faire une « marchandise » comme une autre, ce qui autoriserait alors une vente à crédit. Cette divergence explique pourquoi certains bijoutiers proposent des facilités de paiement sur les bijoux en or sans que cela soit unanimement considéré comme problématique — mais la position la plus répandue reste la prudence. Un cas fréquent illustre bien la difficulté : échanger un vieux bijou contre un neuf en payant la différence en argent est généralement déconseillé, car cela revient à un échange or-contre-or à quantités inégales. La pratique la plus largement recommandée consiste à vendre le bijou ancien séparément, encaisser la somme, puis acheter le bijou neuf comme une transaction distincte. Fiscalement, les bijoux suivent un régime légèrement plus favorable que les lingots et pièces : la taxe forfaitaire n'est due qu'au-delà de 5 000 € de vente, à un taux de 6,5 % plutôt que 11,5 %.
Certificats et or « papier ». La question centrale est celle de la possession réelle. Un certificat qui ne représente qu'une créance générale sur un pool d'or, sans allocation identifiable ni possibilité de prise de possession effective, ne remplit pas les conditions vues plus haut. C'est un sujet suffisamment important pour que l'AAOIFI — l'organisme de référence en normes charia pour la finance islamique — ait publié en 2016, en collaboration avec le World Gold Council, une norme dédiée : la Norme Charia n° 57 sur l'or. Elle confirme que l'investissement dans l'or est permis à condition que les règles de prise de possession soient respectées, et précise également le calcul de la zakat sur ces produits.
ETF or. Le raisonnement est similaire à celui des certificats : tout dépend de la structure exacte du fonds. Certains ETF sont construits sur de l'or physique alloué, audité, avec une réelle possibilité de rachat en nature — ces structures se rapprochent des conditions posées par la norme AAOIFI. D'autres, plus courants, reposent sur des mécanismes financiers (contrats à terme, créances non allouées, prêt de titres) qui posent question du point de vue de la possession. Mieux vaut vérifier la documentation précise du produit que de se fier à son seul nom — voir notre article sur les 4 formes d'investissement dans l'or pour le détail de cette vérification.
Achat à crédit, toutes formes confondues. C'est la configuration la plus largement jugée problématique, quelle que soit la forme d'or concernée : un règlement différé revient, par construction, à séparer le paiement de la remise du bien — exactement ce que les textes cherchent à éviter.
Récapitulatif : les différentes formes d'or
| Type d'or | Conditions généralement retenues | Points de vigilance |
|---|---|---|
| Or physique (lingots, pièces) | Paiement intégral et possession immédiate, main à main | Pureté, frais de garde, aucun revenu généré, fiscalité à la revente |
| Bijoux | Majorité : même règle que l'or brut. Minorité hanbalite : plus souple | Éviter l'échange ancien-contre-neuf avec soulte |
| Certificats d'or | Norme AAOIFI n° 57 : possession réelle ou constructive, allocation identifiable | Beaucoup de certificats « papier » classiques ne remplissent pas ces conditions |
| ETF or | Dépend de la structure : certains ETF adossés à de l'or alloué s'en approchent | La plupart des ETF grand public reposent sur des mécanismes plus complexes |
| Achat à crédit (toute forme) | Largement considéré comme problématique (riba an-nasiah) | Des montages inspirés de la Mourabaha existent pour d'autres actifs, mais restent débattus pour l'or |
Foire aux questions
L'or est-il un placement halal ?
Sous certaines conditions, oui : la lecture qui domine chez les juristes autorise l'achat d'or physique, payé intégralement et remis immédiatement. C'est la forme la plus consensuelle. Les autres formes — bijoux à crédit, certificats, ETF — demandent un examen plus fin, cas par cas.
Peut-on acheter de l'or à crédit quand on est musulman ?
C'est la configuration la plus problématique du point de vue de la jurisprudence classique : le règlement différé d'un achat d'or est généralement assimilé au riba an-nasiah. Des montages inspirés de la Mourabaha existent pour d'autres actifs, mais restent débattus spécifiquement pour l'or.
Les bijoux en or suivent-ils les mêmes règles que l'or d'investissement ?
Globalement oui pour la majorité des juristes : paiement intégral et possession immédiate. Un courant minoritaire, notamment hanbalite, assouplit cette règle en considérant le bijou comme une marchandise façonnée plutôt qu'une valeur purement monétaire.
Un ETF or est-il conforme aux principes islamiques ?
Cela dépend entièrement de sa structure : un ETF adossé à de l'or physique alloué et audité s'approche des conditions posées par la norme AAOIFI n° 57 ; un ETF reposant sur des mécanismes financiers sans allocation identifiable soulève davantage de réserves.
Peut-on échanger un vieux bijou contre un neuf chez un bijoutier ?
L'échange direct avec soulte (paiement de la différence) est généralement déconseillé, car il revient à un échange or-contre-or en quantités inégales. La pratique recommandée consiste à vendre le bijou ancien séparément, puis à acheter le bijou neuf comme une opération distincte.
─── Lectures complémentaires ───

Sébastien Petrisot
Co-fondateur & Spécialiste Allocation et Conformité Shariah
"La condition de qabd — la prise de possession effective — est le fil conducteur de tout cet article. Un produit peut porter le mot « or » sans que vous en soyez réellement propriétaire : c'est cette nuance qui change tout."
Pour aller plus loin
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