L'or physique est halal, c'est acquis. Mais la question qui revient régulièrement en cabinet, surtout depuis que le cours de l'or a franchi des sommets historiques en 2024-2025, c'est une autre : peut-on investir dans les entreprises qui extraient cet or ? Barrick Gold, Newmont, Agnico Eagle — ces noms circulent beaucoup dans les discussions. Et les royalties sur l'or (Franco-Nevada, Wheaton Precious Metals, Royal Gold) sont souvent présentées comme une alternative plus « propre ». La réalité est plus nuancée.
Cet article vous donne les outils pour analyser n'importe quelle valeur aurifère sous l'angle islamique — et notre lecture sur les titres les plus cités.
Détenir de l'or vs détenir une entreprise qui extrait de l'or
C'est la distinction fondamentale que beaucoup ratent. Acheter un ETC or physique alloué, c'est être propriétaire (en fraction) de métal précieux stocké dans un coffre. La valeur monte quand le prix de l'or monte, baisse quand il baisse. Il n'y a pas d'entreprise, pas de dette, pas de salariés, pas d'accidents de mine.
Acheter une action Barrick Gold, c'est autre chose. Vous achetez une part d'une entreprise cotée qui emploie des dizaines de milliers de personnes, possède des mines sur trois continents, a des filiales variées, une trésorerie investie, une dette significative, et des activités annexes allant du cuivre au lithium. La licéité de l'or n'implique pas automatiquement la licéité de l'entreprise qui l'extrait.
C'est le même raisonnement qui s'applique partout en finance islamique : l'actif sous-jacent peut être licite, mais la structure financière de l'entreprise qui le produit doit être analysée séparément.
Les 4 critères d'analyse pour une minière
1. L'activité principale est-elle licite ?
L'extraction d'or, d'argent, de cuivre ou de lithium est une activité licite — ce sont des ressources naturelles sans rapport avec les secteurs exclus (alcool, jeux, finance conventionnelle, tabac, armes offensives). La première barrière est donc généralement franchie sans problème pour les grands noms du secteur.
La nuance : beaucoup de grandes minières sont diversifiées. Barrick Gold est aujourd'hui autant un producteur de cuivre qu'un producteur d'or — son plan 2026 prévoit de doubler sa production de cuivre d'ici 2029. Newmont produit aussi de l'argent, du zinc, du plomb. Ce n'est pas problématique en soi — le cuivre et le zinc sont des métaux industriels licites. Ce qui le serait : une filiale de sécurité privée utilisant des armements, ou des revenus significatifs tirés de secteurs exclus.
2. Le ratio d'endettement (le critère discriminant)
C'est là que les minières opérationnelles posent le plus de problèmes. L'extraction minière est capitalistique par nature — elle nécessite des investissements massifs en équipements, en exploration, en infrastructure. Ces investissements sont généralement financés par de la dette bancaire à intérêt.
Selon la méthodologie AAOIFI (la référence la plus stricte), la dette conventionnelle portant intérêt ne doit pas dépasser 30 % des actifs totaux. Newmont affichait un ratio dette nette / actifs totaux d'environ 10-15 % en 2024-2025, ce qui le positionne favorablement sur ce seul critère. Barrick présente historiquement un profil similaire avec une position de trésorerie nette positive en 2025 — environ 4,1 milliards de dollars de liquidités au T1 2025.
Mais le ratio d'endettement seul ne suffit pas. Il faut aussi vérifier les créances commerciales (< 70 % des actifs) et les liquidités placées à intérêt (< 30 % des actifs). Ces données changent trimestriellement et nécessitent un suivi actif — c'est un travail qui prend du temps pour chaque titre individuellement.
Correction par rapport à la version précédente de cet article :
L'article original mentionnait le seuil AAOIFI à 33 % — c'est le seuil MSCI et S&P (calculé sur la capitalisation boursière). AAOIFI applique un seuil de 30 % calculé sur les actifs totaux, ce qui est plus conservateur et donne des résultats différents selon la valorisation boursière du moment. Pour un investisseur qui veut appliquer le standard AAOIFI, c'est le chiffre 30 % sur actifs totaux qui s'applique — pas 33 % sur capitalisation.
3. Les revenus accessoires
Les minières peuvent générer des revenus accessoires qui posent problème : intérêts sur trésorerie placée, revenus de filiales financières, gains sur instruments de couverture (hedging) qui peuvent être assimilés à des dérivés spéculatifs. Ces revenus doivent rester sous 5 % du chiffre d'affaires total pour qu'un titre reste conforme selon la méthodologie AAOIFI.
Le hedging mérite une attention particulière. Certaines minières couvrent leur production future via des contrats à terme sur l'or — une pratique qui peut contrevenir à l'interdiction du gharar selon certains scholars. D'autres s'en abstiennent volontairement. Barrick a progressivement dénoué ses positions de couverture dans les années 2000 précisément pour cette raison (et aussi pour mieux exposer ses actionnaires au prix de l'or), ce qui en fait un profil potentiellement plus favorable sur ce critère.
4. La certification shariah
Aucune grande minière cotée — Barrick, Newmont, Agnico Eagle, Kinross — ne dispose d'une certification shariah indépendante. Cela signifie que vous devez faire ce travail d'analyse vous-même (ou via un screener islamique comme Musaffa, Zoya, ou MSCI ESG Shariah) et le renouveler à chaque publication de résultats trimestriels, puisque les ratios financiers évoluent.
Les royalties et le streaming : une alternative plus propre ?
Les sociétés de royalties et de streaming (Franco-Nevada, Wheaton Precious Metals, Royal Gold) sont souvent présentées comme une forme plus "légère" d'exposition à l'or — sans les risques opérationnels des mines. Le modèle est le suivant : elles financent des mines en échange du droit d'acheter une fraction de la production future à un prix fixe prédéterminé. Elles ne gèrent pas de mines, n'ont pas de mineurs, et génèrent des marges très élevées.
Sur le papier, ce modèle semble plus compatible avec la finance islamique — actif sous-jacent réel (or), faible dette, activité de financement. En pratique, la réalité est plus compliquée.
Ce que le screening révèle sur Wheaton Precious Metals
Selon Musaffa (screening basé sur la méthodologie AAOIFI, mis à jour au T2 2025), Wheaton Precious Metals est classé non halal et non conforme à la charia. La raison précise n'est pas publique sans abonnement, mais les candidats habituels sont les ratios de liquidités placées à intérêt, les créances commerciales, ou les caractéristiques contractuelles des accords de streaming qui peuvent s'apparenter à des ventes à terme non conformes. Franco-Nevada et Royal Gold n'ont pas été vérifiés dans nos sources disponibles à ce jour — à vérifier sur les plateformes de screening spécialisées avant tout investissement.
Le streaming pose en outre une question de structure contractuelle intéressante. L'accord de streaming consiste à payer aujourd'hui pour recevoir de l'or à un prix fixe demain — une forme de vente à terme différée. Certains scholars considèrent cela comme du gharar sur un actif qui n'existe pas encore (l'or n'est pas encore extrait). D'autres l'assimilent à un financement participatif licite. Nous exposons les deux lectures sans trancher.
Le tableau de synthèse
| Critère | Minières opérationnelles | Sociétés de royalties & streaming | ETC Or Physique |
|---|---|---|---|
| Levier sur l'or | Élevé | Moyen | Nul (Corrélation directe) |
| Dette portant intérêt | Variable (souvent > 20 %) | Très faible (souvent < 5 %) | Nulle |
| Risque opérationnel | Très élevé (social, environnemental) | Faible | Nul |
| Complexité d'analyse | Élevée (bilan trimestriel) | Moyenne (structure contrat) | Nulle (certifié Sharia) |
| Conformité AAOIFI | Au cas par cas (ex: Barrick non-certifié) | Problématique (ex: WPM non conforme*) | Conforme (ETC alloué physique) |
* Wheaton Precious Metals classé non conforme AAOIFI (Musaffa, T2 2025). Franco-Nevada et Royal Gold : à vérifier individuellement.
L'effet de levier des minières sur le prix de l'or
Un élément important que l'article originel ne développait pas : pourquoi un investisseur choisirait-il une minière plutôt que l'or physique, malgré la complexité d'analyse supplémentaire ?
La réponse est l'effet de levier opérationnel. Une minière a des coûts fixes importants (infrastructure, salaires, énergie). Quand le prix de l'or monte de 10 %, ses marges peuvent progresser de 20 à 30 % si ses coûts restent stables. En marché haussier sur l'or, les minières surperforment significativement le métal lui-même. Barrick Gold a par exemple progressé d'environ 25 % en 2024, tandis que l'or physique gagnait environ 27 % — la corrélation est forte mais l'amplification joue dans les deux sens : en marché baissier, les minières chutent souvent davantage que le métal.
Pour un investisseur halal qui accepte le travail d'analyse supplémentaire et l'horizon long terme, cet effet de levier peut justifier l'exposition aux minières en complément — pas en substitution — d'une position en or physique ou ETC.
Notre recommandation pratique
Pour la très grande majorité des investisseurs, l'ETC or physique alloué et ségrégué reste la voie la plus simple, la plus propre, et la plus transparente. Aucun travail d'analyse halal au-delà de la vérification initiale, pas de riba dans la structure, accessibilité en assurance vie halal pour certains contrats, et corrélation directe au prix de l'or.
Les minières opérationnelles comme Barrick ou Newmont peuvent s'envisager dans un compte-titres, par des investisseurs qui souhaitent un levier sur le prix de l'or et qui sont prêts à renouveler l'analyse de conformité à chaque résultats trimestriels. Barrick présente a priori un profil plus favorable sur le ratio d'endettement (position de trésorerie nette positive en 2025), mais cela ne dispense pas d'une vérification individuelle sur l'ensemble des critères.
Les royalties et le streaming nécessitent une vigilance supplémentaire sur la structure contractuelle. Le verdict de non-conformité AAOIFI sur Wheaton Precious Metals — l'acteur le plus connu du segment — est un signal qui mérite d'être pris au sérieux, même si votre propre analyse pourrait aboutir à une conclusion différente.
La règle des 2 heures — toujours valable
Si vous devez passer plus de 2 heures à analyser la conformité d'un actif, demandez-vous si l'effort est proportionnel à l'allocation envisagée. Pour une ligne de 2 000 € en portefeuille, l'analyse rigoureuse d'une minière prend plus de temps qu'elle n'apporte de valeur ajoutée par rapport à un ETC or certifié. Pour une position de 20 000 €, l'équation change. La rigueur doit être proportionnelle à l'enjeu.
─── Lectures complémentaires ───

Sébastien Petrisot
Co-fondateur & Spécialiste Allocation et Conformité Shariah
"L'extraction de l'or est intrinsèquement licite, mais sa structure de financement ne l'est pas toujours. La méthodologie AAOIFI offre le cadre rigoureux indispensable pour déceler la présence de dette ou de hedging non conformes au sein des bilans miniers."
Pour aller plus loin
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