En Islam, le partage d'une succession n'est pas laissé à l'appréciation du défunt : le Coran fixe lui-même des parts précises pour le conjoint, les enfants et les parents (4:11-12, 4:176). Ce guide explique comment ces parts se calculent sur les configurations familiales les plus courantes, avec deux exemples chiffrés — et pourquoi, en France, leur application intégrale se heurte à la réserve héréditaire, avec un outil juridique précis pour s'en rapprocher légalement.
Pourquoi le partage islamique n'est pas un partage à parts égales
La différence de fond avec le droit français est là dès le départ. En France, hors réserve héréditaire, vous pouvez répartir votre patrimoine par testament comme bon vous semble. En Islam, le principe est inverse : la loi successorale (fara'id, littéralement « les parts obligatoires ») fixe elle-même qui hérite et dans quelle proportion, avant même toute volonté personnelle. Un testament islamique ne peut porter que sur un tiers maximum du patrimoine, et seulement au bénéfice d'une personne qui n'est pas déjà héritière légale — les deux tiers restants suivent obligatoirement les parts fixées.
Ces parts ne sont pas un sujet de débat entre écoles : les fractions elles-mêmes sont fixées par le texte coranique et font l'objet d'un accord (ijma) entre les quatre écoles sunnites. Les divergences documentées portent sur des configurations plus complexes — nous y revenons plus bas — pas sur les cas de base que nous détaillons ici.
Les héritiers et leurs parts fixes
| Héritier | Condition | Part |
|---|---|---|
| Épouse survivante | Défunt avec descendance | 1/8 (partagé si plusieurs épouses) |
| Épouse survivante | Défunt sans descendance | 1/4 |
| Époux survivant | Défunte avec descendance | 1/4 |
| Époux survivant | Défunte sans descendance | 1/2 |
| Fille unique (sans fils) | — | 1/2 |
| Filles, 2 ou plus (sans fils) | — | 2/3 à partager entre elles |
| Fils + fille(s) | — | Résiduaires, ratio 2 (fils) pour 1 (fille) |
| Père | Défunt avec descendance | 1/6 fixe |
| Père | Défunt sans descendance | Résiduaire (ce qu'il reste) |
| Mère | Défunt avec descendance, ou 2+ frères/sœurs | 1/6 |
| Mère | Défunt sans descendance ni fratrie | 1/3 (voir nuance ci-dessous) |
Cette table couvre les configurations les plus fréquentes. Elle ne couvre pas la présence de frères et sœurs du défunt en dehors du seuil qui réduit la part de la mère, ni les grands-parents, ni les demi-frères et sœurs — des configurations réelles mais plus rares, qui modifient le calcul et sortent du cadre de cet article.
Exemple chiffré — une famille avec conjoint et enfants
Ahmed décède en laissant une succession nette de 480 000 €, une épouse, un fils et deux filles.
- Épouse : 1/8 (descendance présente) = 60 000 €
- Reste à partager : 420 000 € entre le fils et les deux filles, en résiduaires, ratio 2:1
- Total de parts : 2 (fils) + 1 + 1 (filles) = 4 parts de 105 000 € chacune
- Fils : 2 parts = 210 000 € — Chaque fille : 1 part = 105 000 €
Vérification : 60 000 + 210 000 + 105 000 + 105 000 = 480 000 €. C'est cette règle de « double part au fils » qui entre directement en tension avec l'égalité stricte imposée par le droit français sur la réserve héréditaire — nous y revenons plus bas.
Exemple chiffré — un couple sans enfant, parents encore vivants
Sami décède sans enfant, en laissant une succession nette de 300 000 €, une épouse, un père et une mère — aucun frère ni sœur.
- Épouse : 1/4 (pas de descendance) = 75 000 €
- Reste : 225 000 €
C'est ici qu'intervient une nuance connue sous le nom de gharrawayn (ou 'umariyyatan) : en présence des deux parents et d'un conjoint, sans descendance ni fratrie, la majorité des écoles (dont hanafite, chaféite et hanbalite) retiennent que la mère reçoit 1/3 du reste après la part du conjoint — pas 1/3 de la succession totale. L'école malikite retient ici une position différente, documentée, qui donne à la mère 1/3 de la succession totale. Nous exposons les deux positions sans arbitrer entre elles.
- Position majoritaire : Mère = 1/3 × 225 000 € = 75 000 € — Père (résiduaire) = 150 000 €
- Position malikite : Mère = 1/3 × 300 000 € = 100 000 € — Père (résiduaire) = 125 000 €
Ce que cet article ne couvre pas
Le calcul fara'id se complique sensiblement dès que la configuration familiale s'écarte des cas ci-dessus : présence de frères et sœurs (germains, consanguins ou utérins) en l'absence d'enfants, grands-parents survivants, pluralité d'épouses, ou situations où la somme des parts fixes dépasse l'unité (awl, réduction proportionnelle) ou lui est inférieure sans résiduaire pour absorber le reste (radd, redistribution). Ces cas exigent un calcul par un spécialiste du fara'id — une erreur de configuration change le résultat de façon non intuitive, et ce n'est pas un exercice à improviser seul.
Le point de friction avec le droit français : la réserve héréditaire
Le droit français protège une fraction du patrimoine au bénéfice des enfants — la réserve héréditaire (article 913 du Code civil) : la moitié du patrimoine pour un enfant, deux tiers pour deux enfants, trois quarts pour trois enfants ou plus, à partager en parts strictement égales entre eux, fils et filles confondus. En l'absence de descendance, le conjoint survivant dispose lui-même d'une réserve d'un quart (article 914-1).
C'est précisément sur ce point que les deux systèmes entrent en tension pour la part réservataire : la règle française d'égalité stricte contredit le ratio 2:1 entre fils et filles vu dans notre premier exemple. Sur la quotité disponible — la fraction du patrimoine hors réserve — vous conservez en revanche une liberté testamentaire réelle pour vous rapprocher de la répartition islamique.
La RAAR : l'outil juridique qui permet de s'en rapprocher légalement
Un outil précis, plus méconnu que la donation-partage ou le testament, permet d'aller plus loin sur la réserve elle-même : la renonciation anticipée à l'action en réduction (RAAR), codifiée aux articles 929 à 930-5 du Code civil depuis 2006. Elle permet à un héritier réservataire (enfant, ou conjoint en l'absence de descendance) de renoncer par avance, en tout ou partie, à son droit de contester une répartition qui empiéterait sur sa propre réserve.
La RAAR doit être signée par acte authentique devant deux notaires, séparément de l'acte de donation ou de testament qu'elle sécurise, et de façon strictement gratuite — un héritier ne peut pas être rémunéré pour y consentir. Son coût reste modéré : un droit d'enregistrement fixe de 125 € et un émolument notarial d'environ 185 € TTC. Elle ne constitue pas une libéralité et n'est donc pas soumise aux droits de mutation.
Un point à ne jamais perdre de vue : la RAAR ne peut être qu'un choix libre et éclairé de l'héritier concerné — elle ne permet à personne d'imposer une répartition à un enfant qui la refuserait. C'est un outil de consentement familial documenté, pas un moyen de contourner unilatéralement la protection légale des héritiers.
La question à poser à votre notaire :
« Pouvez-vous m'expliquer comment une RAAR, combinée à un testament sur la quotité disponible, permettrait de rapprocher ma succession des parts fara'id, avec l'accord de mes héritiers ? » — si votre notaire ne connaît pas ce dispositif, tous ne le pratiquent pas au quotidien : demandez une recherche ou un confrère spécialisé en droit patrimonial.
Foire aux questions
Le calcul fara'id est-il identique dans les quatre écoles sunnites ?
Pour les cas de base présentés ici (conjoint, enfants, parents), oui — ces parts sont fixées par le texte coranique et font l'objet d'un accord entre écoles. Les divergences documentées, comme le cas gharrawayn de notre second exemple, concernent des configurations plus spécifiques.
Puis-je rédiger un testament qui applique directement les parts islamiques ?
Seulement sur la quotité disponible, la fraction hors réserve héréditaire. La réserve reste incompressible, sauf si les héritiers concernés signent eux-mêmes une RAAR.
Que se passe-t-il si un héritier refuse de signer une RAAR ?
Sa réserve légale s'applique alors intégralement, sans possibilité de contournement. La RAAR ne fonctionne qu'avec l'accord libre de la personne concernée.
L'assurance vie permet-elle de contourner ce problème ?
Elle transmet largement hors succession, dans les limites que nous détaillons dans notre guide de l'assurance vie islamique, mais elle n'est pas absolue : des primes manifestement excessives au regard du patrimoine restent contestables par les héritiers réservataires.
Dois-je consulter un spécialiste fara'id en plus de mon notaire ?
Pour les configurations au-delà des cas de base (fratrie, grands-parents, plusieurs épouses), oui, c'est recommandé. La plupart des notaires ne sont pas formés au calcul fara'id : arriver au rendez-vous avec un calcul déjà établi par un spécialiste facilite considérablement leur travail de traduction juridique.
─── Lectures complémentaires ───

Alexandre Pollet
Co-fondateur & Conseiller en Gestion de Patrimoine
"Le fara'id donne un chiffre exact. Le Code civil français en donne un autre. Notre travail n'est pas de faire semblant que les deux coïncident, mais d'aller chercher, avec votre notaire, l'outil juridique qui rapproche les deux le plus honnêtement possible."